
Le Len est le bassin qui se forme à basse mer le long de la route partant de Pont Gouennec et allant vers Louannec, sur la face nord du Len, une digue antérieurement naturelle, a été aménagée afin de résister à l'assaut des vagues.
A l'extrémité ouest de la digue se trouve le Kin, c'est de ce site que les allemands par l'intermédiaire de l'entreprise TODT, ont installé une excavatrice chargée d'extraire des galets entrant dans la composition des mortiers nécessaire à la construction de fortifications diverses en particulier les blockhaus, que l'on trouve encore sur nos côtes à Kervoilan, la rue de Mez Gouez à Perros ...
En 1944, la retenue d'eau barrant le Len n'existe pas.
Les galets sont chargés grace à l'excavatrice dans des wagonnets tractés par une locomotive.
Ces wagonnets sont amenés ensuite à l'extrémité est de la digue, à l'emplacement de l'actuel camping municipal de Louannec par une rampe d'accès permettant de les transvider dans des camions, puis les galets sont transportés sur les lieux de construction des fortifications.
André BONNOT raconte :
" Nous fêtons la Saint - Sylvestre 1943 - 1944 avec plusieurs copains Résistants et nous parlons de cette entreprise de la TODT qui travaille à la construction des blockhaus sur tout notre littoral, ce qu'on a appelle le mur de l'Atlantique.
Nous voyons passer tous les jours des camions allemands ou civils français chargés de galets et de sable qui sont destinés à la construction de ces blockhaus.
Tous ces matériaux proviennent du Kin en Louannec où est installée, en bout de la presqu'île, une excavatrice qui charge des wagonnets tirés par deux locomotives sur rail formant deux convois qui, alternativement, alimentent les camions qui partent ensuite en divers points de la côte.
Depuis longtemps, ça nous démange d'arrêter cela, mais nous n'avons pas d'explosifs.
Grâce à quelques copains, nous obtenons du plastic, des détonateurs et 40 cm de cordon bickford.
Avec ce matériel, il faut faire sauter deux locomotives et une excavatrice !
Nous décidons de faire deux charges, une pour l'excavatrice et l'autre pour une locomotive. Le plastic est partagé en deux, 20 cm de cordon bickford pour chaque charge, c'est insuffisant. Comment faire ?
Je prélève sur une vieille roue de bicyclette le cordon de protection de la chambre à air, ce cordon ressemble à de l'amadou. Après des essais dans l'atelier de menuiserie de mon père, en présence d'Albert ESTIEMBRE, employé de mon père, de Jacques MARGATE et de Yves PAUVY, nous constatons que le cordon " d'amadou " brûle de 1 cm à la minute et qu'il enflamme très bien les 2 cm de cordon bickford prélevés sur nos 40 cm.
Je prépare donc 2 charges dans un profilé en d'aluminium de récupération.
Nous décidons de faire l'opération pour le 13 janvier 1944 dans la soirée, ce jour étant favorable à cause d'une marée forte.
Le travail est réparti de la façon suivante :
Jacques MARGATE , Yves PAUVY et Jean RIOU poseront une charge sur une des locomotives stationnée à Truzugual.
Albert ESTIEMBRE et moi même nous poserons une autre charge sur l'excavatrice.
Pour atteindre l'excavatrice, il faut passer dans un courant d'eau sortant du Len et passant à la pointe du Kin. Nous atteignons l'excavatrice vers minuit. La charge est mise en place sur la boite de vitesses, dont les pignons sont apparents puis la charge est allumée.
Aussitôt notre travail accompli, nous quittons les lieux en empruntant les chemins les plus discrets, en direction du bois d'Amour qui surplombe le Len. Et là nous attendons en discutant, espérant que les trois autres copains ont réussi leur coup.
Vers 0 h 30 environ, les yeux rivés en direction de nos deux objectifs, nous apercevons une boule de feu suivie d'un bruit qui nous paru énorme. L'excavatrice vient se sauter ! Notre charge a bien fonctionné. Il est prévu que l'autre groupe allume ses charges en même temps que nous. Nous attendons avec inquiétude la deuxième explosion. Pour nous deux le temps nous a paru long. Ce n'est que 15 à 20 mn plus tard que la locomotive explose à son tour dans une boule de feu.
Le retard est probablement dû au fait que notre charge placée à l'air libre, " l'amadou " s'est consumé plus vite que la charge placée à l'intérieur de la locomotive.
A la suite de ce sabotage, Jean LE MENEZ, employé par l'entreprise TODT est arrêté puis déporté au camp de concentration de Neuengamme, d'où il reviendra en 1945 en mauvaise santé. Il m'a dit par la suite, avoir été soupçonné par un contremaître suisse, pro allemand, d'être au courant que nous étions à la recherche de cordon bickford. Je lui rend hommage de ne pas nous avoir dénoncé. Jean LE MENEZ est décédé le 17 Mai 1993.
Dans le livre " la Bretagne à l'Epreuve " d'Alain LE GRAND et d'Alain LE BERRE à qui ont été confiées les archives allemandes, précieux et irréfutables documents tombés entre les mains des Alliés, et traduit de l'allemand par le Commandant EVEN, les faits que je viens de relater, figurent page 373, et sont résumés ainsi :
" Le 10.02.44 vers 5 h40, à 1 km S Perros, attentat à l'explosif sur un chantier de l'OT non gardé depuis le 01.01.44. Locomotive légèrement endommagée et remise en état, boîte de vitesse d'une excavatrice anglaise endommagée et non réparable par manque de pièces de rechange. Arrestation par Prévoté 266 d'un des auteurs sur lequel on a trouvé un cordon détonant. Enquête en cours sur deux autres auteurs dont les noms sont connus des SD, FG et FK prévenus. "
OT : Organisation TODT, du nom de l'ingénieur allemand ayant conçu les blockhaus.
SD : Service de sécurité des S.S.
FG : Feldgendarmerie.
FK : Feldkommandantur.